Cap Sur le Capes !

Un forum de ET ( Téléphone maison ) pour échanger explications, problématiques entre Capestes et Capétiens.
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  MembresMembres  GroupesGroupes  Connexion  

Partagez | 
 

 Rabelais, Pantagruel

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
jenninou
Admin2
Admin2


Messages : 369
Date d'inscription : 24/07/2007
Age : 33
Localisation : Bouche du Rhône

MessageSujet: Rabelais, Pantagruel   Sam 4 Aoû - 18:48

Des meurs et condictions de Panurge. (chap. 16)


Panurge estoit de stature moyenne, ny trop grand ny trop petit, et avoit le nez un peu aquilin, faict à manche de rasouer ; et pour lors estoit de l'eage de trente et cinq ans ou environ, fin à dorer comme une dague de plomb, bien galand homme de sa personne, sinon qu'il estoit quelque peu paillard et subject de nature à une maladie qu'on appelloit en ce temps-là : " Faulte d'argent, c'est douleur non pareille ", ­toutefoys, il avoit soixante et troys manieres d'en trouver tousjours à son besoing, dont la plus honorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict, ­malfaisant, pipeur, beuveur, bateur de pavez, ribleur, s'il en estoit à Paris : au demourant, le meilleur filz du monde ; et tousjours machinoit quelque chose contre les sergeans et contre le guet.

A l'une foys, il assembloit troys ou quatre bons rustres, les faisoit boire comme templiers sur le soir ; après les menoit au dessoubz de Saincte Geneviefve, ou auprès du colliege de Navarre, et, à l'heure que le guet montoit par là, (ce qu'il congnoissoit en mettant son espée sur le pavé et l'aureille auprès, et lors qu'il oyoit son espée bransler, c'estoit signe infallible que le guet estoit près), à l'heure doncques, luy et ses compaignons prenoyent un tombereau et luy bailloyent le bransle, le ruant de grande force contre l'avallée, et ainsi mettoyent tout le pauvre guet par terre, comme porcs ; puis fuyoyent de l'aultre cousté, car, en moins de deux jours, il sçeut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris comme son Deus det.

A l'aultre foys, faisoit en quelque belle place, par où ledict guet debvoit passer, une trainnée de pouldre de canon, et, à l'heure que passoit, mettoit le feu dedans, et puis prenoit son passe temps à veoir la bonne grace qu'il avoyent en fuyant, pensans que le feu sainct Antoine les tint aux jambes.

Et, au regard des pauvres maistres es ars et théologiens, il les persecutoit sur tous aultres. Quand il rencontroit quelc'un d'entre eulx par la rue, jamais ne failloit de leur faire quelque mal : maintenant leur mettant un estronc dedans leurs chaperons au bourlet, majntenant leur attachant de petites quehues de regnard ou des aureilles de lievres par derriere, ou quelque aultre mal.

Un jour que l'on avoit assigné à yceulx se trouver en la rue du Feurre, il feist une tartre Borbonnoise, composée de force de hailz, de galbanum, de assa fetida, de castoreum, d'estroncs tous chaulx, et la destrampit en sanie de bosses chancreuses, et, de fort bon matin engressa et oignit tout le pavé, en sorte que le diable n'y eust pas duré. Et tous ces bonnes gens rendoyent là leurs gorges devant tout le monde, comme s'ilz eussent escorché le renard, et en mourut dix ou douze de peste, quatorze en feurent ladres, dix et huyct en furent pouacres, et plus de vingt et sept en eurent la verolle ; mais il ne s'en soucioit mie.

Et portoit ordinairement un fouet soubz sa robbe, duquel il fouettoyt sans remission les paiges, qu'il trouvoit portans du vin à leurs maistres, pour les avancer d'aller.

En son saye avoit plus de vingt et six petites bougettes et fasques, toujours pleines : l'une d'un petit deau de plomb et d'un petit cousteau, affilé comme l'aguille d'un peletier, dont il couppoit les bourses ; l'aultre de aigrest, qu'il gettoit aux yeulx de ceulx qu'il trouvoit ; l'aultre de glaterons, empenez de petites plumes de oysons, ou de chappons, qu'ilz gettoit sus les robes et bonnetz des bonnes gens, et souvent leur en faisoit de belles cornes qu'ilz portoyent par toute la ville, aulcunesfoys toute leur vie ; aux femmes aussi, par dessus leurs chapperons, au derriere, aulcunesfoys en mettoit, faictz en forme d'un membre d'homme ; en l'aultre un tas de cornetz, tous pleins de pulses et de poux qu'il empruntoit des guenaulx de Sainct Innocent, et les gettoit, avecques belles petites cannes ou plumes dont on escript, sur les colletz des plus sucrées damoiselles qu'il trouvoit, et mesmement en l'eglise : car jamais ne se mettoit au cueur au hault, mais tousjours demouroit en la nef entre les femmes, tant à la messe, à vespres, comme au sermon ; en l'aultre force provision de haims et claveaulx, dont il acouploit souvent les hommes et les femmes en compaignies où ils estoient serrez, et mesmement celles qui portoyent robbes de tafetas armoisy, et, à l'heure qu'elles se vouloyent departir, elles rompoyent toutes leurs robbes ; en l'aultre un fouzil, garny d'esmorche, d'allumettes, de pierre à feu et tout aultre appareil à ce requis ; en l'aultre deux ou troys mirouers ardens, dont il faisoit enrager auculnesfoys les hommes et les femmes et leur faisoit perdre contenence à l'eglise : car il disoit qu'il n'y avoit qu'un antistrophe entre femme folle à la messe et femme molle à la fesse ; en l'aultre avoit provision de fil et d'agueilles, dont il faisoit mille petites diableries.

Une foys, à l'issue du palays, à la Grand Salle, lors que un cordelier disoit la messe de Messieurs, il luy ayda à soy habiller et revestir ; mais en l'acoustrant il luy cousit l'aulbe avec sa robbe et chemise, et puis se retira quand Messieurs de la Court vindrent s'asseoir pour ouyr icelle messe. Mais, quand ce fut à l'Ite, Missa est, que le pauvre frater se voulut devestir son aulbe, il emporta ensemble et habit et chemise, qui estoyent bien cousuz ensemble, et se rebrassit jusques aux espaules monstrant son callibistris à tout le monde, qui n'estoit pas petit, sans doubte. Et le frater tousjours tiroit, mais tant plus se descouvroit il, jusques à ce q'un de Messieurs de la Court dist : " Et quoy, ce beau pere nous veult il icy faire l'offrande et baiser son cul ? Le feu sainct Antoine le baise ! " Dès lors fut ordonné que les pauvres beaulx peres ne se despouilleroyent plus devant le monde, mais en leur sacristie, mesmement en presence des femmes : car ce leur seroit occasion du peché d'envie.

Et le monde demandoit pourquoy est ce que ces fratres avoyent la couille si longue. Ledict Panurge soulut très bien le probleme, disant : " Ce que faict les aureilles des asnes si grandes, ce est parce que leur meres ne leurs mettoyent poinct de beguin en la teste : comme dict De Alliaco en ses Suppositions. A pareille raison, ce que faict la couille des pauvres beatz peres si longue, c'est qu'ilz ne portent poinct de chausses foncées, et leur pauvre membre s'estend en liberté à bride avallée, et leur va ainsi triballant sur les genoulx, comme font les patenostres aux femmes. Mais la cause pourquoy ilz l'avoyent gros à l'equipollent, c'estoit que en ce triballement les humeurs du cors descendent audict membre : car, selon les legistes, agitation et motion continuelle est cause d'atraction. "

Item, il avoit un aultre poche pleine de alun de plume, dont il gettoit dedans le doz des femmes qu'il voyoit les plus acrestées, et les faisoit despouiller devant tout le monde, les aultres dancer comme jau sur breze, ou bille sur tabour, les aultres courir les rues ; et luy après couroit, et à celles qui se despouilloyent il mettoit sa cappe sur le doz comme homme courtoys et gracieux.

Item, en un aultre, il avoit une petite guedoufle pleine de vieille huyle, et, quand il trouvoit ou femme ou homme qui eust quelque belle robbe, il leurs engressoit et guastoit tous les plus beaulx endroictz, soubz le semblant de les toucher et dire : " Voicy de bon drap, voicy bon satin, bon tafetas, Madame ; Dieu vous doint ce que vostre noble cueur desire ! Voz aves robbe neufve, novel amy ; Dieu vous y maintienne ! " Ce disant, leurs mettoit la main sur le collet. Ensemble la male tache y demeuroit perpetuellement, si enormement engravée en l'ame, en corps et renommée, que le diable ne l'eust poinct ostée, puis à la fin leur disoit : " Madame, donnez vous garde de tomber, car il y a icy un grand et sale trou devant vous. "

En un aultre il avoit tout plein de euphorbe pulverisé bien subtilement, et là dedans mettoit un mousche nez beau et bien ouvré, qu'il avoit desrobé à la belle lingere du Palays, en luy oustant un poul dessus son sein, lequel toutesfoys il y avoit mis. Et, quand il se trouvoit en compaignie de quelques bonnes dames, il leur mettoit sus le propos de lingerie et leur mettoit la main au sein, demandant : " Et cest ouvraige, est il de Flandre ou de Haynault ? " Et puis tiroit son mousche nez, disant : " Tenez, tenez, voyez en cy de l'ouvrage ; elle est de Foutignan ou de Foutarabie, " et le secouoit bien fort à leur nez, et les faisoit esternuer quatre heures sans repos. Ce pendant il petoit comme un rousin, et les femmes ryoient, luy disans : " Comment, vous petez, Panurge ? Non foys (disoit il) Madame, mais je accorde au contrepoint de la musicque que vous sonnés du nez. "

En l'aultre un daviet, un pellican, un crochet et quelques aultres ferremens, dont il n'y avoit porte ny coffre qu'il ne crochetast.

En l'aultre tout plein de petitz goubeletz, dont il jouoit fort artificiellement, car il avoit les doigts faictz à la main comme Minerve ou Arachné, et avoit aultresfoys crié le theriacle. Et, quand il changeoit un teston ou quelque aultre piece, le changeur eust esté plus fin que Maistre Mousche si Panurge n'eust faict esvanouyr à chacune foys cinq ou six grans blancs, visiblement, apertement, manifestement, sans faire lesion ne blessure aulcune, dont le changeur n'en eust senty que le vent.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://capsurlecapes.exprimetoi.net
 
Rabelais, Pantagruel
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» étymo. "pantagruélion" et BD ou pièces Rabelais?
» Rabelais Gargantua
» Les 13 langues de Rabelais
» Regroupement TC 2ème année du 20 au 24 février à Rabelais (PARIS)
» Regroupement TD+oral groupe 2 du 16 au 18 avril 2012 à Rabelais

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Cap Sur le Capes ! :: ROMAN :: 16 ème.-
Sauter vers: