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 Rabelais, Gargantua

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jenninou
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Messages : 369
Date d'inscription : 24/07/2007
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Localisation : Bouche du Rhône

MessageSujet: Rabelais, Gargantua   Sam 4 Aoû - 18:52

Comment un moyne de Seuillé
saulva le le cloz de l'abbaye du sac des ennemys.

Chap. xxv.


Tant feirent et tracassèrent en pillant & larronnant, qu'ilz arrivèrent à Seuillé: et detroussèrent hommes & femmes, et prindrent ce qu'ilz peurent: rien ne leurs feut ny trop chaud ny trop pesant. Combien que la perte y feust par la plus grande part des maisons, ilz entroient par tout, & ravissoient tout ce qu'estoyt dedans, & iamays nul n'en print dangier. Qui est cas assez merveilleux. Car les curez, vicaires, prescheurs, medicins, chirurgiens & apothecaires, qui alloient visiter, pensr, guerir, prescher, & admonester les malades, estoient tous mors de infection & ces diables pilleurs & meurtriers oncques n'y preindrent mal. Dont vient cela messieurs? pensez y ie vo' pry. Le bourg ainsi pillé, se transportèrent en l'abbaye avecques horrible tumulte, mays la trouvèrent bien reserrée & fermée: dont l'armée principale marcha oultre vers le gué de Vède, exceptez sept enseignes de gens de pied & deux cens lances qui là restèrent & rompirent les murailles du cloux affin de guaster toute la vendange. Les pouvres diables de moynes ne sçavoient auquel de leurs saincts se vouer, à toutes adventures feirent sonner ad capitulum capitulantes: là feut decreté qu'ilz feroient une belle procession, renforcée de beaux prechans & letanies contra hostium insidias, & beaux responds pro pace. En l'abbaye estoyt pour lors un moyne claustrier nommé frère Iean des Entommeures, ieune, guallant, frisque, dehayt, bien à dextre, hardy, adventureux deliberé, hault, maigre, bien fendu de gueule, bien advantagé en nez, beau despescheur d'heures beau debrideur de messes, pour tout dire, un vray moyne si oncques en feut depuys que le monde moyna. Icelluy entendent le bruyt que faisoyent les ennemys par le clos de leur vigne, sortit hors pour veoir ce qu'ilz faisoient. Et advisant qu'ilz vendangeoient leurs clous, on quel estoyt leur boyte de tout l'an fondée, s'en retourne au cueur de l'eglise ou estoient les aultres moynes tous estonnez comme fondeurs de cloches, lesquelz voyant chanter.

Im. im: im/pe/e/e/e/e/tum/um/in/i/ni/i/mi/co/o/o/o/o/rum/um/

C'est, dist il, bien chien chanté. Vertus dieu, que ne chantez vo' A dieu paniers, vendanges sont faictes? Ie me donne au diable, s'ilz ne sont en nostre clous, & tant bien couppent & seps & raisins, qu'il n'y aura par le corps dieu de quatre années que halleboter dedans. Ventre sainct Iacques que boyrons no' cependent, no' aultres pauvres diables? Seigneur dieu da mihi potum.

Lors dist le prieur claustral. Que fera cest hyvroigne ycy? Qu'on me le mène en prison, troubler ainsi le service divin?

Mays, dist le moyne, le service du vin faisons tant qu'il ne soyt troublé, car vous mesmes monsieur le prieur, aymez boyre du meilleur, sy faict tout homme de bien. Iamays homme noble ne hayt le bon vin. Mais ces responds que chantez ycy ne sont par dieu pas de saison. Pourquoy sont nos heures en temps de moissons & de vendanges courtes & en l'advent & tout l'hyver tant longues? Feu de bonne memoyre frère Macé Pelosse, vray zelateur, ou ie me donne au diable, de nostre religion, me dist, il me soubvient, que la raison estoyt, affin qu'en ceste saison nous facions bien serrer & fayre le vin & qu'en hyver nous le humons. Escoutez messieurs vous aultres: qui ayme le vin le cor dieu sy ne suyve. Car hardiment que sainct Antoine me arde sy ceulx tastent du pyot, qui n'auront secouru la vigne. Ventre dieu, les biens de l'eglise? ha non non. Diable sainct Thomas l'angloys voulut bien pour yceux mourir, si ie mouroys ne seroys ie pas faict de mesmes? Ie ne mourray ia pourtant, car c'est moy qui le foys es aultres.

Ce disant mist bas son grand habit, & se saisit du baston de la croix, qui estoyt de cueur de cormier long comme une lance, rond à plain poing & quelque peu semé de fleurs de lys toutes presque effacées. Ainsi sortit en beau sayon & mist son froc en escharpe. Et de son baston de la croix donna sy brusquement sus les ennemys qui sans ordre ny enseigne, ny trompete, ny tabourin, par myu le clous vendangeoient. Car les porteguydons & portenseignes avoyent mys leurs guidons & enseignes l'orée des meurs, les tabourineurs avoient defoncez leurs tabourins d'un cousté, pour les emplir de raisins, les trompettes estoient chargez de moussines, chascun estoyt desrayé, Il chocqua doncques si roydement sus eulx sans dyre guare, qu'il les renversoyt comme porcs frapant à tors & à travers à la vieille escrime, es uns escarbouilloyt la cervelle, es aultres rompoyt bras & iambes, es aultres deslochoyt les spondyles du coul, es aultres demoulloyt les reins, avalloyt le nez, poschoyt les yeulx, fendoyt les mandibules, enfonçoyt les dens en la gueule, descroulloyt les omoplates, spaceloyt les greves, desgondoyt les ischies, debezilloit les faucilles. Si quelqu'un se vouloyt cascher entre les seps plus espès, à icelluy freussoit tout l'areste du doux: & l'esrenoit comme un chien. Si aulcun saulver se vouloyt en fuyant, à icelluy faisoyt voler la teste en pièces par la commissure lambdoide. Sy quelqu'un gravoyt en une arbre pensant y estre en seureté, ycelluy de son baston empaloyt par le fondement. Si quelqu'un de sa vieille congnoissance luy crioyt. Ha frère Iean mon amy, frère Iean ie me rend. Il t'est (disoit il) bien forcé. Mays ensemble tu rendras l'ame à tous les diables. Et soubdain luy donnoit dronos. Et si personne tant feut esprins de temerité qu'il luy voulust resister en face, là monstroyt la force de ses muscles. Car il leurs transperçoyt la poictrine par le mediastine & par le cueur, à d'aultres donnant suz la faulte des coustes, leurs subvertissoyt l'estomach, & mouroient soubdainement, es aultres tant fierement frappoyt par le nombril, qu'il leurs faisoyt sortir les tripes, es aultres par my les couillons persoyt le boiau cullier. Croiez que c'estoit le plus horrible spectacle qu'on veit ocnques, les uns cryoient saincte Barbe, les aultres sainct georges, les aultres saincte Nytouche, les aultres nostre Dame de Cunault, de Laurette, de bonnes nouvelles/ de la lenou/ de rivière. Les uns se vouoyent à sainct Iacques, les aultres au sainct Suaire de Chambery, mais il bruslae troys moys après si bien qu'on n'en peut salver un seul brin. Les aultres à Cadouyn, Les aultres à sainct Iean d'Angely. Les aultres à sainct Eutrope de Xainctes, à sainct mesmes de Chinon, à sainct Martin de Candes, à sainct Clouaud de Sinays: es reliques de Iaurezay: & mille aultres bons petits sainctz.

Les uns mouroient sans parler, les aultres cryoient à haulte voix. Confession. Confession. Confiteor. Miserere. In manus.

Tant fut grand le crys des navrez, que le prieur de l'abbaye avecques tous les moynes sortirent, Lesquelz quand apperceurent ces pauvres gens ainsi ruez par my la vigne & blessez à mort en confessèrent quelques uns. Mays ce pendent que les prestres se amusoient à confesser: les petitz moinetons coururent au lien on estoyt frère Iean, luy demandant en quoy il vouloyt qu'ilz luy aydassent, A quoy respondit, qu'ilz esguorgetassent ceulx qui estoient portez par terre. Adoncques laissans leurs grandes cappes sus une treille au plus près, commencèrent d'esguorgeter/ & achever ceulx qu'il avoit desià meurtryz. Sçavez vo' de quelz ferremens? A beaux gouetz, qui sont petitz demy cousteaux dont les petitz enfans de nostre pays cernent les noix. Puys à tout son baston de croix, guaingna la brèche qu'avoient faict les ennemys. Aulcuns des moinetons emportèrent les enseignes & guydons en leurs chambres pour en faire des iartiers. Mays quand ceulx qui s'estoient confessez vouleurent sortir par ycelle bresche, Le moyne les assomoyt de coups, disant ceulx cy sont confes & repentans, & ont guaigné les paronds: ilz s'en vont en Paradis aussy droict comme une faucille, & comme est le chemin de Faye. Ainsi par sa prouesse feurent desconfiz tous ceulx de l'armée qui estoient entrez dedans le clous iusques au nombre de treze mille six cens vingt & deux, Iamays Maugis hermite ne se porta sy vaillament à tout son bourdon contre les Sarrasins des quelz est escript es gestes des quatre filz Haymon, comme feist le moyne à l'encontre des ennemys avecq le baston de la croix.
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Rabelais, Gargantua
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